jeudi, 22 janvier 2015

Qui étaient les patients de Freud ? (2)

 

 

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L'homme aux loups (1887-1979)

Ainsi baptisé par Freud d’après le contenu de l’un de ses rêves, ce jeune Russe se nomme Sergius Constantinovitch Pankejeff. Né près de Kherson (Ukraine) de parents richissimes, Pankejeff a passé son enfance dans le palais familial près d’Odessa. Son père souffrait d’accès de dépression profonde et avait fait plusieurs séjours dans la clinique munichoise d’Emil Kraepelin, qui avait diagnostiqué chez lui un état maniaco-dépressif. La sœur aînée de Pankejeff s’est suicidée en 1906 et ses deux cousins, qui vivaient également au palais, étaient traités pour schizophrénie par le psychanalyste russe Moshe Wulff. À l’adolescence, Pankejeff a développé des symptômes similaires à ceux de son père et mène depuis lors une existence de « névrosé doré », voyageant de spécialiste en spécialiste pour tenter d’échapper à ses accès de dépression et à ses ruminations obsessionnelles. Kraepelin, chez qui il fit un séjour, diagnostiqua pareillement chez lui un état maniaco-dépressif héréditaire.

En 1910, passant par Vienne avec son médecin personnel dans l’intention d’aller suivre un traitement chez le psychothérapeute Paul Dubois à Berne, il consulte Freud qui le convainc de commencer plutôt une analyse avec lui. Celle-ci va durer quatre ans et demi, au cours desquels le jeune Pankejeff partage son temps entre l’équitation, l’escrime et le divan. Comme l’analyse piétine du fait de son « attitude d’indifférence aimable », Freud finit par imposer une date butoir pour le traitement et obtient ainsi, nous dit-il, « tout le matériel permettant la résolution des inhibitions et la levée des symptômes du patient », notamment la fameuse « scène primitive » au cours de laquelle le petit « homme aux loups », âgé de 18 mois, était censé avoir pu observer depuis son berceau les ébats amoureux de ses parents.

À l’insistance de Freud, Pankejeff, qui n’en voit pas l’utilité, refait une seconde tranche d’analyse en 1919-1920, au lieu de retourner en Russie pour tenter de sauver sa fortune des bolcheviks (Odessa était à l’époque encore sous contrôle anglais). Ayant tout perdu (à cause de Freud, dira-t-il plus tard) et obligé de rester à Vienne avec sa femme, Pankejeff obtient un poste de modeste employé dans une compagnie d’assurances qu’il gardera jusqu’à sa retraite en 1950. Ses symptômes n’ayant toujours pas disparu, il refait plusieurs tranches d’analyse avec Ruth Mack Brunswick, une disciple de Freud, entre 1926 et 1938, date à laquelle il la rejoint à Paris et à Londres pour traiter une grave dépression consécutive au suicide de sa femme.

Sa carrière psychanalytique reprend après la guerre et continue jusqu’à la fin de sa vie, sous l’égide de la psychanalyste millionnaire Muriel Gardiner et de Kurt Eissler, le responsable des Archives Sigmund Freud. Soigneusement protégé par eux du reste du monde et placé en dépendance financière (Eissler lui envoie 5 000 schillings autrichiens par mois et Gardiner paye ses impôts), Pankejeff est analysé et/ou interviewé à Vienne par une longue série d’analystes mis dans le secret de son identité : Alfred von Winterstein, Eissler (qui le voit une fois par jour durant ses vacances d’été à Vienne), Wilhelm Solms (qui le voit gratuitement une fois par semaine tout en se faisant payer par les Archives Freud), Richard Sterba et bien d’autres encore. D’autres psychanalystes lui passent commande de tableaux représentant son « rêve aux loups », qu’il exécute en série en utilisant un calque. Il écrit aussi des articles d’inspiration freudienne sur des sujets aussi divers que la liberté humaine, le marxisme, l’art, l’astrologie ou les rêves de Swann dans la Recherche de Marcel Proust, qu’il essaie en vain de placer dans des revues psychanalytiques. En 1972, Gardiner fait paraître ses Mémoires anonymes dans un volume préfacé par Anna Freud.

Il faut attendre 1973 pour qu’une personne étrangère aux milieux analytiques, la journaliste viennoise Karin Obholzer, parvienne à retrouver sa trace et à obtenir de lui, non sans difficultés, des entretiens non supervisés par ses mentors psychanalytiques. Dans ceux-ci, publiés après sa mort à Vienne, il révèle entre autres qu’il ne se reconnaît pas dans le livre de ses Mémoires édité par Gardiner, qu’il n’a jamais cru à la fameuse scène primitive postulée par Freud et que, malgré un suivi psychanalytique quasi constant sur une soixantaine d’années, il est toujours sujet aux mêmes symptômes : «  En réalité, toute l’affaire me fait l’effet d’une catastrophe. Je me trouve dans le même état qu’avant d’entrer en traitement chez Freud, et Freud n’est plus là. » Comme il le confiait déjà en 1954 à Eissler, c’était Kraepelin et non Freud qui avait vu juste à propos de son cas : « Ah, Kraepelin, c’est le seul qui y a compris quelque chose ! »

- Mikkel Borch-Jacobsen
Professeur de littérature comparée à l’université de Washington, il est l’auteur de Souvenirs d’Anna O. Une mystification centenaire et, avec Sonu Shamdasani, Le Dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse, Les Empêcheurs de penser en rond. Il a aussi contribué au Livre noir de la psychanalyse, Catherine Meyer
 
 
 

 

mardi, 20 janvier 2015

Jorge Luis Borgés

 

 

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jeudi, 15 janvier 2015

Les enfants prodigieux : Krishna et ses copains

 

 

Parce qu’il est menacé par un méchant oncle, le bébé Krishna est échangé avec une petite fille et il sera élevé chez un couple de paysans, maman Yashoda et papa Nanda. C’est un dieu, mais personne ne le sait, surtout pas ses parents. Et les prodiges commencent presque immédiatement.

 

 

Le méchant oncle découvre la cachette et, pour tuer le bébé dieu, loue les services d’une démone, une rakshasha aux ongles venimeux, aux cheveux jaunes , aux crocs de tigresse. Elle prend l’aspect d’une paysanne, attend que Krishna soit seul et lui donne à téter son sein empoisonné. Qu’à cela ne tienne ! Krishna la tète si fort qu’il dessèche la démone dont il ne reste plus que les cheveux et les crocs; ça commence fort !

 

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A six sept ans, il vole tellement souvent le pot de beurre que sa mère adoptive Yashoda l’attache à un mortier de pierre. Comme ça, il ne bougera plus. Croit-elle ! Car Krishna se met à courir en sautant avec son mortier, déracinant deux arbres au passage. Yashoda est troublée. Il est bizarre, son fils. Un matin, alors qu’elle veut regarder une dent de lait qui va tomber, elle lui demande d’ouvrir tout grand la bouche et qu’y voit-elle ? Magie ! Dans la bouche de l’enfant, elle voit les étoiles, les planètes, tout l’univers… Elle crie, terrifiée. Krishna referme la bouche, lui tend sa dent de lait et son sourire fait tout oublier à Yashoda.

 

 

Ensuite, on a le choix. Avalé par un grand héron, Krishna le brûle si fort que le héron le recrache, alors l’enfant lui écarte le bec et le déchire en deux.

 

 

 

Un python l’avale… Krishna grandit dans la gueule du serpent et le python crève. Pour débarrasser l’eau empoisonné d’un étang, Krishna plonge dans le lac et en ressort, dansant allègrement sur les cinq têtes du serpent empoisonneur. Les épouses et les fils du serpent demandèrent grâce, elle leur fut accordée.

 

 

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Le plus beau, c’est le tour que  Krishna joua au dieu Brahma le créateur, qui voulait en savoir plus sur cet étrange enfant. D’un coup, Brahma fit disparaître dans une grotte les veaux et les copains de Krishna, qui ne les retrouva plus.

 

Pour n’inquiéter personne, il usa pour la première fois d’une de ses capacités divines : il se démultiplia en veaux, en chacun de ses copains, et en lui-même. La démultiplication de l’enfant Krishna dura une année entière sans que personne, au village, ne s’en aperçoive. Vaincu, Brahma reconnut la puissance d’un vrai dieu.

 

 

 

 

Même jeu avec le roi des dieux, Indra. L’usage était de lui sacrifier des bêtes et Krishna- dix ou douze ans, sans doute- réussit à convaincre les paysans de sacrifier de la canne à sucre et des gerbes de millet pour préserver le bétail. Furieux, Indra suscita une inondation et Krishna, de son petit doigt, souleva une montagne entière pour abriter les gens de son village.

 

 

 

A l’adolescence, Krishna devint le plus grand séducteur de vachères et de femmes mariées, mais ce n’est plus un enfant, alors n’en parlons plus.

 

krishna se confond avec la nuit pour se glisser dans le lit des femmes mariées.

 

 

 

mercredi, 14 janvier 2015

Lee Price : peinture

 

 

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" Asleep "

 

 

dimanche, 11 janvier 2015

Paul-Jean Toulet : Contrerimes

 

 

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vendredi, 09 janvier 2015

Tobie Nathan : La Nouvelle Interprétation des rêves

 

 

 

  Éditions Odile Jacob

Résumé : "Chacun d'entre nous rêve, et probablement de quatre à cinq fois par nuit. Mais un rêve qui s'évanouit est comme un fruit qu'on n'a pas cueilli. Un rêve qui n'est pas interprété est comme une lettre qui n'a pas été lue. Toi qui rêves, mon frère, ne raconte pas ton rêve à un inconnu; ne laisse pas quelqu'un dont tu ignores les intentions énoncer des vérités sur toi à partir de ton rêve. Car le rêve se réalisera à partir de la parole de l'interprète. J'ai voulu écrire ce livre comme un guide d'interprétation des rêves, pour aider chacun d'entre nous dans les moments difficiles qu'il nous arrive de traverser. Ce livre est constitué de ma propre expérience de thérapeute, au cours de laquelle il m'est souvent arrivé, comme à la plupart de mes collègues, d'interpréter des rêves. Formé à la psychanalyse, j'ai toujours été convaincu que le rêve appelait par nature une interprétation. Rêver, c'est toujours et partout recevoir une interprétation ! J'ai également cherché, dans ce livre, à croiser les données les plus récentes des disciplines les plus variées comme la neurophysiologie du rêve, la psychophysiologie, l'anthropologie sur le traitement traditionnel du rêve dans différentes cultures, la psychanalyse, mais aussi la mythologie " - Tobie Nathan

 

mercredi, 07 janvier 2015

Charles Baudelaire

 

 

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lundi, 05 janvier 2015

Quand les bêtes sont des dieux : Des lapins

 

 

 

 

Pour tous les peuples amérindiens, du Nord au Sud du continent américain, le dualisme est la règle de base, Lévi-Strauss l’a magnifiquement démontré dans un de ses derniers livres, Histoire de Lynx.

Chez les Aztèques, on honorait le lapin, mais selon la règle du dualisme, on n’honorait pas un seul lapin. On honorait Deux Lapin, sans mettre le lapin au pluriel, s’il vous plaît. Deux + Lapin, Lapin sans « s »,  c’est comme ça.

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Avant de découvrir ce que cachent Deux Lapin, voyons où naquit cette affaire à l’époque de la mystérieuse cité de Teotihuacan, antérieure à la migration de ceux qui devinrent les Aztèques. Il faisait noir. Les dieux réunis voulurent créer des « luminaires » ( c’est le mot de la Genèse pour le soleil et la lune). Pour y parvenir, deux d’entre eux devaient se jeter dans le feu d’un brasier. On demanda des volontaires.

- Moi ! dit aussitôt un dieu bien baraqué en roulant des mécaniques.

- Qui d’autre ?

Silence. Alors les dieux choisirent le plus vilain d’entre eux, un petit dieu pustuleux et  timide. On alluma le feu. Les deux dieux désignés s’avancèrent. Le dieu musclé prit son élan une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… Quatre étant le chiffre de l’infini, on a compris que le dieu baraqué avait si peur qu’il ne sauta pas dans le feu.

Mais le petit dieu pustuleux n’hésita pas, et entraîna l’autre peureux dans son sillage. Ils brûlèrent. Les dieux attendirent de voir leurs luminaires, qui se levèrent dans le ciel, tous deux éclatants de lumière.

L’assemblée des dieux jugea que ce n’était pas juste et comme un lapin batifolait devant eux, un des dieux prit le lapin et le jeta sur la face du dieu baraqué. Non mais des fois ! Ce froussard n’allait pas briller du même bel éclat que son compère !

L’astre frappé du lapin devint la lune et l’astre du courageux petit dieu, le soleil. On comprend l’importance de Deux Lapin.

 

Deux Lapin est le dieu de l’ivresse, mais pas n’importe laquelle. Il s’agit de l’ivresse du pulque, l’alcool de sève d’agave, une ivresse de bas étage pour les orgies des paysans. Dans la cité, le dualisme étant ce qu’il est, l’ivresse était punie de mort mais obligatoire dans les banquets. Comment faire ? En s’aidant de rituels. Le prêtre de la déesse de l’agave s’appelle « Vénéré Deux Lapin  » , et la déesse elle-même porte 400 seins pour allaiter ses 4000 lapins. Allons bon, voilà qu’ils sont 400 maintenant….

Non. Ils sont le chiffre de l’infini comme le Deux de Deux Lapin signifie le dualisme de base. Deux égale Un.

Chaque ivrogne a son Deux Lapin particulier, comme le dit le proverbe «  A chacun son lapin ! » Se soûler se dit s’enlapiner ou devenir lapin. Autrement dit, trouillard comme le beau grand dieu musclé qui n’osait pas se jeter dans le feu.

 

 

dimanche, 04 janvier 2015

José Maria de Herredia

 

 

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samedi, 03 janvier 2015

peinture : Léon Bazile Perrault

 

 

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" Sleeping Putto "

 

 

jeudi, 01 janvier 2015

Peinture : Eser Afacan

 

 

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" Newborn "

 

 

mardi, 30 décembre 2014

peinture : Léon Bazile Perrault

 

 

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" Cupid Sleeping "

 

 

vendredi, 26 décembre 2014

Peinture : Bernardo Strozzi

 

 

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" L' enfant endormi "

 

 

samedi, 20 décembre 2014

Proverbe Iranien

 

 

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mercredi, 17 décembre 2014

Le rêve n'est-il qu'un récit ?

 

« De la science et des rêves : mémoires d’un onirologue » de Michel Jouvet

 

 

Avec :

Tobie NATHAN

Lionel NACCACHE

Philippe MANGEOT

 

Sons diffusés :

- Montage avec : chanson « Le rêve de Louise » (extrait de la bande originale du film « Louise »), extrait du film « Freddy, les griffes de la nuit » et extrait de l’émission « Le monde du rêve »

- Archive de Michel Jouvet dans l’émission « Science publique » du 12.04.2013

- « Dreamer » interprété par Supertramp

 

 

Tobie Nathan : « Ce livre est d’abord un résumé de ses recherches sur les différents états que nous traversons durant le sommeil. Et c’est aussi le témoignage de l’activité incessante d’un chercheur qui trouve par hasard, qui cherche le jour, la nuit, durant son sommeil, tout le temps, et qui la plupart du temps trouve, dit-il, « par sérendipité ». C’est enfin les mémoires d’un homme né le 16 novembre 1925, au dynamisme exceptionnel. Dans sa vie, dans ses recherches, il déborde d’imagination, d’idées nouvelles, de désir aussi. Il y a de la sexualité dans ce bouquin, extraordinaire. Il découvre qu’il y a un sommeil à ondes lentes et un sommeil à ondes rapides lorsque disparaît totalement le tonus musculaire. Tout d’un coup, le cerveau se réveille, mais aussi les yeux et le sexe. Ce sommeil est un état particulier du cerveau. Il appelle cet état le « sommeil paradoxal ». Et il remarque que c’est dans cet état que nous rêvons. »

 

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Lionel Naccache : « La fonction du rêve est encore largement mystérieuse. On ne sait pas aujourd’hui. Il y a plusieurs hypothèses.  Mais pour comprendre la fonction du rêve, la première chose à faire est de bien comprendre le mécanisme du rêve. Et on peut dire aujourd’hui que on voit le rêve comme un état de conscience (contrairement au sommeil lent). Mais il y a des particularités et l’une des plus saisissantes, c’est qu’on est prêt à accepter la plausibilité de quelque chose qu’on refuserait à l’état de veille. On a un mode d’activité cérébrale qui ressemble au mode d’activité cérébral conscient, mais des régions du cerveau (dont celles qui sont impliquées dans le sens critique) sont précisément endormies, dysfonctionnelles. Donc, ça expliquerait le manque de cohérence que nous acceptons de tenir pour vraie pendant un rêve. »

 

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Philippe Mangeot : « Je crois que c’est un grand livre sur le hasard. Le livre dit ce qu’une recherche doit à l’obstination mais aussi au hasard d’une rencontre, d’un rêve. On sait de mieux en mieux observer le fonctionnement du cerveau, savoir comment fonctionne le rêve, mais on ne sait pas à quoi on rêve, sauf quand on le raconte. La neurophysiologie ne peut pas observer ce à quoi on rêve. On n’accède au rêve qu’à travers des récits. Poser la question des fonctions du rêve, c’est poser la question de ce dont on parle quand on parle de rêve. Est-ce qu’on parle d’une activité ? Est-ce qu’on parle d’une activité psychique ? Ou est-ce qu’on parle d’une pratique sociale ? Il faut s’interroger sur la façon dont les récits sont ré-informés par les modes actuels, contemporains, de narration. »

 

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dimanche, 14 décembre 2014

Qui étaient les patients de Freud ?

 

 
La rencontre avec ses patients a sans conteste nourri les réflexions théoriques 
de Sigmund Freud. Mais la cure a-t-elle toujours amélioré leur état ?
 De nombreux documents historiques permettent aujourd’hui de retracer 
leur parcours. Portraits de quelques-uns d’entre eux.
 
 
 
Vladymyr Lukash
 

 

Anna O. (1859-1936)

Bertha Pappenheim, le vrai nom d’Anna O., appartient à une famille très fortunée de Vienne. Toujours présentée comme la patiente princeps de la psychanalyse, elle n’a en réalité jamais été traitée par Sigmund Freud lui-même mais par son ami et mentor Josef Breuer, médecin attitré des familles de la haute bourgeoisie juive viennoise. Freud ne semble d’ailleurs l’avoir jamais rencontrée, bien qu’elle fût une amie de longue date de sa femme Martha Bernays.

Bertha commence à développer une série d’impressionnants symptômes hystériques en juillet 1880, lorsque son père tombe malade d’une pleurésie qui doit s’avérer mortelle : troubles de la vision, hallucinations, contractures et anesthésies diverses, névralgie faciale, aphasie (Bertha ne parle plus qu’en anglais), états seconds durant lesquels elle adopte un comportement capricieux dont elle n’a plus souvenir après coup, etc. Appelé à son chevet, Breuer remarque qu’il peut faire disparaître un à un les multiples symptômes de sa patiente en lui faisant raconter, durant sa « condition seconde », leur première apparition – ce que Bertha baptise la « talking cure ». S’en suit un véritable marathon thérapeutique qui se terminera, si l’on en croit le récit de cas publié treize ans plus tard par Breuer dans les Études sur l’hystérie, par un complet rétablissement le 7 juin 1882, à la suite d’une ultime narration dépuratoire. Freud, par la suite, présentera toujours la talking cure d’Anna O. comme un « grand succès thérapeutique » (1923) et le « fondement de la thérapie analytique » (1916-1917).

La réalité était tout autre. À la fin du traitement, Breuer fit abruptement interner dans une clinique privée suisse une Bertha souffrant des mêmes symptômes qu’auparavant, ainsi que d’une addiction à la morphine résultant des efforts du médecin pour apaiser sa douloureuse névralgie faciale. Bertha doit faire trois autres séjours en clinique, toujours pour « hystérie », et ce n’est que vers la fin des années 1880, soit six ou sept ans après la fin du traitement de Breuer, qu’elle commence à se rétablir, sans que cette guérison ait manifestement à voir avec la talking cure.

À partir des années 1890, elle se lance dans diverses activités philanthropiques. Devenue une grande figure du travail social et du féminisme, elle ne mentionnera jamais son traitement par Breuer et détruira tous ses documents personnels datant d’avant 1890. Selon le témoignage de sa collaboratrice Dora Edinger, « B. Pappenheim ne parlait jamais de cette période de sa vie et s’opposait avec véhémence à toute suggestion de traitement psychanalytique pour les personnes dont elle avait la charge, à la grande surprise des gens qui travaillaient avec elle ».

 

 

Mme Emmy von N. (1848-1925)

Elle s’appelle Fanny Moser, née von Sulzer-Wart, et est, dit-on, la femme la plus riche d’Europe centrale. Elle souffre de toute une panoplie de symptômes hystériques pour lesquels elle a été traitée dans son château suisse par de multiples spécialistes, dont August Forel et Eugen Bleuler. Venue à Vienne en 1889 pour consulter Breuer, celui-ci l’adresse à son jeune collègue Freud. Le traitement hypnotico-cathartique de Freud semble provoquer une amélioration temporaire, mais ne met nullement fin à la longue carrière hypocondriaque de sa patiente. Après avoir revu Freud à deux reprises en 1890-1891, elle va se faire soigner dans la clinique du psychothérapeute suédois Otto Wetterstrand, qui diagnostique derechef une « hystérie ». Bien plus tard, en 1918, sa fille aînée écrit à Freud pour l’aider à mettre sa mère sous tutelle, en soulignant que son état ne s’est jamais amélioré. Freud décline.

 

 

Petit Hans (1903-1973)

Il était en fait petit Herbert, fils de Max Graf, musicologue et membre du cercle viennois de Freud. Dans un article de 1907, Freud présente cet enfant de 4 ans comme le produit modèle d’une éducation psychanalytiquement éclairée. Pourtant, l’année suivante, son père et Freud dépensent des trésors d’ingéniosité psychanalytique pour le guérir de ce que Freud appelle une « phobie » des chevaux, censée provenir de son complexe de castration. Herbert, plus prosaïquement, attribue quant à lui sa peur des chevaux et des grands animaux à un accident d’omnibus dont il a été témoin, et au cours duquel un cheval est tombé à la renverse. Ses angoisses animalières ayant disparu après un temps, H. Graf grandit sans problème particulier et devient un directeur d’orchestre et metteur en scène d’opéra renommé. Plus tard, dans un post-scriptum ajouté en 1922 à son histoire de cas, Freud y verra une preuve de l’innocuité et de l’efficacité de la psychanalyse d’enfant.

 

 

Dora (1882-1945)

Ida Bauer, comme elle se nomme, est la sœur d’Otto Bauer, qui va devenir l’un des principaux leaders du parti social-démocrate autrichien durant l’entre-deux-guerres. Son père, un riche industriel, amène la jeune Ida chez Freud en 1900, après qu’elle a menacé de se suicider pour faire cesser une situation familiale scabreuse : son père, dit-elle, la livre aux avances sexuelles d’un de ses amis, M. Zellenka, en échange de la complaisance de celui-ci à l’égard de la liaison qu’il entretient avec sa femme. Freud reconnaît le bien-fondé de ses accusations, mais la considère néanmoins comme hystérique au motif qu’elle refuse de façon déraisonnable l’arrangement familial et s’est montrée dégoûtée, à l’âge de 13 ou 14 ans, lorsque M. Zellenka l’a agressée sexuellement dans son magasin. Selon sa cousine Elsa Foges, Ida lui aurait dit au moment de son analyse avec Freud : « Il me pose des tas de questions et je veux y mettre fin » – ce qu’elle fera lorsque son analyste voudra lui faire admettre qu’elle a, pendant tout ce temps, refoulé des désirs libidineux à l’égard de M. Zellenka. Freud considère cette issue comme un échec thérapeutique et une manifestation de résistance, mais les témoignages concordent pour dire qu’Ida Bauer ne manifestera aucun signe de névrose ou d’instabilité psychique dans sa vie ultérieure. Elle épousera un compositeur en 1903, aura un fils et passera le plus clair de son temps à des mondanités dans la haute société viennoise (c’est une bridgeuse accomplie). En 1923, Felix Deutsch devait écrira à sa femme Hélène qu’il a rencontré la « Dora » de Freud et qu’elle « n’a rien de bon à dire au sujet de l’analyse ». Ida Bauer parviendra à grand-peine à s’échapper d’Autriche après l’Anschluss et mourra à New York en 1945.

 

 

L’homme aux rats (1878-1914)

Cet ami d’Alexandre, le frère de Freud, s’appelle Ernst Lanzer et souffre d’une névrose obsessionnelle qui l’a considérablement retardé dans ses études de droit. Il consulte Freud en octobre 1907 après avoir été la proie, durant des manœuvres militaires, d’obsessions et de compulsions qui tournent autour de la peur qu’un supplice impliquant des rats soit infligé à son père (pourtant décédé) et à sa cousine bien-aimée, Gisela Adler. Les notes prises par Freud durant le traitement de Lanzer ont survécu : elles font apparaître non seulement que le patient a rejeté un grand nombre des interprétations qui structurent l’histoire de cas publiée, mais aussi que Freud n’hésite pas à modifier les données cliniques pour les faire correspondre à ses constructions. Si l’on en croit le témoignage de membres de sa famille, l’analyse a néanmoins aidé Lanzer et lui permet de finalement épouser Gisela Adler en 1908, après dix ans d’atermoiements. Toutefois, il change quatre fois de cabinet d’avocat avant de trouver une situation professionnelle stable en 1913. Appelé sur le front en tant qu’officier de réserve en août 1914, il est capturé par l’armée russe le 21 novembre et exécuté quatre jours plus tard.

 

 

Cäcilie M. 
(1847-1900)

Derrière ce pseudonyme se cache Anna von Lieben, née baronnesse von Todesco. Membre de l’aristocratie juive viennoise, elle est immensément riche et vit dans un palais qui existe toujours. Obèse, morphinomane et très cultivée, elle souffre de multiples symptômes et excentricités pour lesquels elle a été suivie par Breuer, le médecin de famille, et par Jean Martin Charcot. Son traitement avec Freud, qui dure de 1887 à 1893, ne produit aucune amélioration de son état, bien au contraire. Sa fille déclarera plus tard que la famille détestait cordialement Freud (« Nous le haïssions tous »), et que la patiente elle-même s’intéressait bien moins à la cure cathartique qu’aux doses de morphine que son docteur lui administrait libéralement.

 

 

A.B.

Le nom de ce patient américain de Freud reste à ce jour protégé par le secret médical, mais David Lynn a pu consulter son dossier à l’hôpital McLean (Harvard). Né au tournant du siècle dans une famille fortunée, il est depuis l’âge de 12 ans excité sexuellement par la vue ou la pensée d’un homme portant une gaine pubienne. À partir de la vingtaine, il développe des pensées paranoïdes pour lesquelles il consulte Pfister et Bleuler, qui diagnostiquent une schizophrénie. Freud le prend en analyse en 1925 malgré un pronostic pessimiste, car il peut payer en dollars. En 1927, Freud mentionne le fétiche d’A.B. dans son article sur « Le fétichisme », en y voyant un cas ambigu de déni/reconnaissance de la castration féminine. Bien que Freud ait, dit-il, trouvé « le secret de sa névrose », l’état d’A.B. se détériore. Rentré aux États-Unis au bout de cinq ans d’analyse, A.B. est interné à l’hôpital McLean où il devra rester jusqu’à sa mort. Il a développé une intense culpabilité au sujet de la masturbation, car Freud la lui avait interdite. Il est également persuadé que sa psychose date du jour où il a constaté que sa mère n’avait pas de pénis (le « secret » découvert par Freud). Comme il n’a aucun souvenir de cet événement, il passera de longues années à s’analyser par écrit pour essayer de le retrouver. Il mourra dans les années 1970, sans y être parvenu.

 

 

Pauline Theiler Silberstein (1871-1891)

Elle est la femme d’Éduard Silberstein, un ami d’enfance de Freud avec qui ce dernier a échangé une abondante correspondance durant leur jeunesse. De quinze ans plus jeune que Silberstein, Pauline a développé une profonde « mélancolie » (dépression) peu après son mariage. Accompagnée d’une domestique qui veille en permanence sur elle, elle vient à Vienne de Braila, en Roumanie, pour se faire traiter par Freud. Elle loge dans l’immeuble voisin du sien, au 10 Maria Theresienstrasse. On ne sait pas combien de temps dure le traitement ni en quoi il consiste, mais d’après Rosita Vieyra, la petite-fille d’Eduard Silberstein, la famille en gardera un souvenir vivace, ainsi que de son issue funeste. Le 14 mai 1891, P. Silberstein se présente devant l’immeuble de Freud, demande à sa domestique de l’attendre en bas et, après avoir gravi quatre étages, se jette dans la cour (constat de décès dressé par la police viennoise). Elle avait 19 ans. Mis à part une lettre adressée le 22 avril 1928 au B’nai B’rith de Braila, dans laquelle il mentionne brièvement avoir eu en traitement la première femme de feu son ami E. Silberstein, Freud ne fera jamais la moindre allusion à ce cuisant échec thérapeutique.

- Mikkel Borch-Jacobsen
 
 
 
 

mercredi, 10 décembre 2014

Rencontre autour de Pinocchio entre Winshluss et Lorenzo Mattotti

 

 

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Pré-publié en partie dans la revue Ferraille Illustré de 2003 à 2005 et interrompu par Winshluss pour se consacrer avec Marjane Satrapi à la réalisation du film d'animation Persepolis (primé au festival de Cannes et au César et nominé au Oscar), Pinocchio narre les (més)aventures de la célèbre marionnette, revues et corrigées par ce bon petit diable de Winshluss. La trame y est globalement la même que dans le célèbre roman de Collodi, cependant l'intrigue y est largement modernisée : on retrouve ici un Pinocchio bien loin du gentil petit garçon de Walt Disney ! Le pantin de bois devient là un simple androïde conçu par un ingénieur en mal de reconnaissance ...

 

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Tandis que "le grillon qui parle" (ici un cafard) connaît un sort plus enviable que celui du roman originel, puisqu'il s'agit d'un SDF qui trouve à squatter bien confortablement dans "la boite cranienne" du petit robot en question. Winshluss maltraite les codes de la bande dessinée populaire et les références cinématographiques avec virtuosité. Des clichés les plus éculés il invente des formes narratives des plus modernes. Mais toute la force du travail de l auteur réside dans son traitement graphique. Outre un dessin très expressif, Winshluss fait preuve ici d une maîtrise insolente du récit muet. Car ce Pinocchio ne contient quasiment aucun dialogue ni texte off. Avec Pinocchio, Winshluss s'ébat joyeusement dans l'univers des enfants pour le plaisir des plus grands ... un peu comme si Bruno Bettelheim avait écrit pour Tex Avery ! Ce livre imposant prouve que Winshluss est sans conteste l'un des auteurs de bande dessinée les plus virtuoses et passionnants de sa génération. Et même s'il est resté bien discret jusqu à présent sous son pseudonyme de dessinateur de bande dessinée, nul doute que ce livre va enfin le révéler au plus large des publics !

 

Avec :

- WINSHLUSS, dessinateur de Pinocchio, libre adaptation du roman de Carlo Collodi.

- Lorenzo MATTOTTI, illustrateur, pour Les aventures de Pinocchio de Carlo Collodi, vues par Lorenzo Mattoti.

 

Sons diffusés :

- Extrait de Pinocchio, feuilleton France Culture du 23 décembre 2007.

- Extrait du dessin animé Pinocchio de Walt Disney.

- Extrait du spectacle Pinocchio de Joël Pommerat.

- Extrait du film Pinocchio d’Enzo d’Alo, sortie en France le 20 février 2013.

 

 

Ce serait le deuxième livre le plus vendu en Italie au 20ème siècle après La Divine Comédie de Dante. Les Aventures de Pinocchio a été écrit en 1881 par un certain Carlo Lorenzini, plus connu sous le nom de Collodi, originaire de Toscane.

 

 

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100 ans après sa parution, le romancier italien Italo Calvino aurait dit « on ne s'imagine pas un monde sans Pinocchio », ce qui explique peut-être pourquoi l’œuvre a inspiré autant d’adaptations littéraires, théâtrales et cinématographiques

 

 

 

dimanche, 07 décembre 2014

Guy de Maupassant

 

 

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jeudi, 04 décembre 2014

Des goûts et des couleurs avec Michel Pastoureau : le jaune et l'or

 

 

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on peut discuter à l’infini, et tout le monde reconnaît la force de la subjectivité dans ces domaines. Mais saviez-vous que les couleurs ont une histoire culturelle, politique et psychique ? Imaginiez-vous qu’il existe des couleurs qui nous font chaud au cœur et d'autres qui nous font peur et ce, par delà les latitudes et les origines religieuses? Cette émission essaie de créer la cartographie amoureuse des couleurs grâce à un historien amoureux des ours, des emblèmes héraldiques et de … certaines couleurs.

 

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Comme toujours avec des archives et des chansons, balade dans l’histoire de la peinture, des mentalités et de nous mêmes...

 


Invité :
Michel Pastoureau, directeur d'études au Cnrs et à l'Ehess

 

 

 

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vendredi, 28 novembre 2014

Alfred de Musset

 

 

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