vendredi, 06 mai 2016

L'art de procrastiner

 
 
 
La procrastination est la tendance à toujours tout remettre au lendemain.
Faut-il la combattre, l’accepter ou ruser avec elle ?
 

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David d’Equainville a trouvé un remède définitif contre la procrastination : l’accepter. Contre la folie qui voudrait que l’on devienne tous des gens parfaitement organisés, rigoureux et jamais en retard, le jeune éditeur prône même une « procrastination active » qui est une forme de résistance à l’esprit du temps.

« Ne fais pas le lendemain ce que tu pourrais faire le surlendemain », tel pourrait être le mot d’ordre de la « Journée mondiale de la procrastination » qu’il a lancée en 2010 et qui a lieu le 25 mars de chaque année. Ce jour-là, il invite à tout laisser en plan : les factures à payer, les courriels en retard, le rangement du bureau, les rendez-vous avec le dentiste, bref, toutes les choses ennuyeuses que l’on se promet de faire et que l’on repousse toujours. Il faut laisser aussi tomber, le jour venu, les grands projets et résolutions – commencer un régime, se remettre à l’apprentissage d’une langue étrangère, se plonger dans la lecture des grands classiques de la littérature, entreprendre la rédaction du polar qui sera le best-seller de la prochaine rentrée, etc. Inutile de se lancer dans ces entreprises illusoires. Le 25 mars : profitons de la vie et procrastinons sereinement.

Certes, cela ne change pas grand-chose à ce que l’on fait d’habitude, sauf sur un point essentiel : ce jour-là, on ne se tourmente pas, on ne bat pas sa coulpe, on ne se reproche pas ses velléités. Bref, on assume d’être ce que l’on est tous plus ou moins : un incorrigible procrastinateur, expert dans l’art de remettre au lendemain ce que l’on pourrait faire aujourd’hui… et ce que l’on aurait dû faire depuis longtemps déjà.

Évidemment, l’idée de cette journée mondiale n’est pas un mot d’ordre très sérieux. C’est surtout un très bon coup de pub qui a permis à l’éditeur d’attirer l’attention sur la publication de ses livres. En mars 2011, il publiait le Manifeste pour une journée reconductible. En 2011, il publiait Demain, c’est bien aussi, un essai assez amusant qui explique comment échapper aux recettes culpabilisantes des manuels de développement personnel. Ce livre, rédigé par deux Allemands, est un best-seller dans leur pays, qui est pourtant réputé pour sa rigueur en matière d’organisation.

 

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Comment faire ?

Reprenons  : la procrastination, c’est donc l’art de tout remettre à plus tard. C’est une attitude banale et courante que tout le monde pratique plus ou moins. Pour mon cas, j’ai tendance à repousser toutes les choses ennuyeuses (administration, rangement, travail imposé, etc.) pour n’écouter que mon plaisir. Pour ma compagne, c’est l’inverse, elle fonctionne à la culpabilité plutôt qu’au plaisir immédiat. « Je me débarrasse de ça, comme cela après je serai tranquille : l’administration, le ménage, la préparation des cours. »Mais au final, elle diffère sans cesse ses activités qui lui sont le plus chères : le piano, la lecture, ses grands projets. En résumé, je carbure au plaisir et je renvoie à plus tard mes obligations. Elle fonctionne à la culpabilité et repousse toujours au lendemain ce qui lui importe le plus. Un trait commun nous unit : on procrastine tous les deux.

Tout le monde est plus ou moins procrastinateur. À part peut-être quelques superwomen ou Robocop de notre entourage, à l’efficacité jamais prise en défaut, qui font envie et peur à la fois.

Mais chez certains, cela prend des allures pathologiques : cela perturbe profondément la vie de la personne et provoque même une certaine souffrance. Dans ce cas, il est temps de prendre les choses en main. Les techniques antiprocrastination qui fleurissent en ce moment proposent toutes des remèdes similaires qui tiennent en quelques points clés.

 

 

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• Savoir vraiment ce que l’on veut

Le premier point avant d’entreprendre un changement, note Bruno Koetlz, est de s’assurer de ce que l’on veut vraiment. La question des choix ne se pose pas quand il s’agit de remplir certaines obligations (il faudra bien finir par remplir sa feuille d’impôt) ou quand il s’agit de projets qui engagent inexorablement notre avenir (réussir ses examens). Mais il est des objectifs que l’on repousse toujours peut-être parce qu’au fond de soi, l’on n’a pas vraiment envie de changer : ai-je vraiment envie de changer de travail ? Suis-je prêt à me lancer dans une nouvelle carrière ? Il faut faire un examen de conscience. Et là, il vaut mieux renoncer plutôt que de repousser sans fin. Cela suppose sans doute le deuil d’un projet qui nous est cher, mais un deuil est parfois positif. Car il évite de se tourmenter inutilement pour une chose que l’on ne fera jamais. Cela invite à se retrouver de nouvelles priorités et de nouveaux objectifs. Fermer une porte, c’est pouvoir en ouvrir d’autres.

 

 

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• Repérer ses moments de faiblesse

La deuxième chose à faire consiste à prendre conscience du phénomène. Plus exactement, il s’agit de bien repérer les moments précis où l’on flanche ainsi que les idées qui les accompagnent. Le propre de la procrastination est d’être une non-décision. C’est-à-dire qu’au moment où l’on devrait agir (il faut que je téléphone à untel, que je range mon bureau), on se trouve subitement et comme par hasard placé devant une autre attraction (une invitation surprise, un documentaire à la télé). Et c’est à ce moment que l’idée furtive du report s’insinue (bon, je regarde le documentaire et je m’y mets aussitôt après). C’est à ce moment précis, ce « tiping point » (moment de bascule) où l’on va basculer dans l’autre activité que celle prévue, qu’il faut mettre en place un système d’alarme intérieure. Et s’imposer un autre choix, reprendre en main le cours des choses.

 

 

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• Se fixer des objectifs précis et limités

Procrastination rime souvent avec perfectionnisme. Le propre du procrastinateur est non seulement de remettre à demain mais de se fixer des objectifs irréalistes : d’autant plus ambitieux que l’on s’accorde un sursis et que l’on ne s’engage donc à rien pour l’immédiat. « Je reprends une part de tarte, mais demain, régime strict. » Les projets du lendemain sont d’autant plus ambitieux qu’ils n’engagent à rien sur-le-champ. Et le jour venu de changer vraiment, la barre est fixée si haut que l’échec est pratiquement assuré. Avec ses conséquences psychologiques : l’autodénigrement, la honte, la culpabilité et le découragement. Puis, une fois la potion amère de l’échec digérée, une nouvelle vague d’illusion s’amorce.

Comment lutter ? La difficulté étant de renoncer à un plaisir immédiat pour une activité qui paraît ennuyeuse et pénible. La bonne méthode consiste à briser la difficulté, en réduisant l’effort au minimum. Il vaut mieux se fixer un petit objectif immédiat qu’un gros obstacle à franchir. Si j’ai décidé de ranger mon bureau et classer mes papiers (c’est un travail long et ennuyeux), je vais donc commencer par un exercice simple et immédiat. « Cinq minutes de rangement pas plus, mais tout de suite. » En général, on se surprend à dépasser l’objectif que l’on s’était fixé. Aussitôt engagé dans cette action, montre en main, survient un petit miracle : les cinq minutes passées, on passe à trois, quatre, cinq minutes de plus sans effort.

Le petit changement du jour aura produit une gratification morale : la routine a été cassée, c’est une première petite victoire sur soi. C’est la première récompense : le plaisir d’avoir réalisé quelque chose.

Les spécialistes de la procrastination suggèrent donc de repérer ses pensées récurrentes, ses mauvaises routines et ses moments de faiblesse. Puis il faut établir un plan de changement avec un programme précis (« à partir de demain, je vais améliorer mon anglais » n’est pas un programme précis : combien de temps par jour, à quel rythme, pour quel objectif ?). Il faut ensuite « découper la montagne en morceaux », c’est-à-dire définir les étapes intermédiaires, les petites étapes quotidiennes. Ensuite, il ne faut pas oublier la stratégie de récompense. À chaque succès, il faut s’accorder un plaisir : un loisir attendu.

Quand il s’attaque enfin à son mal, le procrastinateur est souvent guetté par un autre danger : l’excès de zèle. Il voudrait tout avaler trop vite, tout faire d‘un seul coup : par exemple se débarrasser en un seul jour de la comptabilité laissée en plan depuis des mois. C’est le bon moyen de ne pas arriver au but. Tel est le paradoxe du procrastinateur : la bonne stratégie de lutte consiste à ne faire que des petits pas, jour après jour. Et donc d’en garder un peu pour le lendemain…

 

 

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