mercredi, 20 avril 2016

Les déesses vierges : La vierge féroce à la tête coupée

 

 

par Catherine Clément

 

 

La déesse Kâli est vénérée dans toute l’Inde, mais plus particulièrement au Bengale. Fille de la colère des dieux, Kâli est repoussante. Elle a les cheveux hérissés sur le crâne, des yeux exorbités, une énorme langue tirée, un collier de têtes décapitées au cou,  une charmante jupette faite de bras coupés, elle tient par les cheveux une tête tranchée et chacun de ses bras tient une arme aiguisée. Pour le reste, elle est nue et tremble de tous ses membres tant elle est furieuse. C’est qu’elle doit faire peur. A qui ? Au démon-buffle. Impossible à tuer, celui-là, car chacune de ses gouttes de sang engendre aussitôt  un autre démon-buffle.

 

Les dieux s’étaient réunis pour engendrer Dourga, qui chevauchait un lion et faisait déjà peur, mais Dourga n’avait pas réussi. Alors, la fille de tous les dieux s’était concentré puissamment et avait fait naître de son énergie cette vierge féroce qui s’appelait Kâli, ce qui veut dire La Noire. Voilà, c’est fait. Le démon-buffle se retrouve nez à nez avec La Noire toute nue couverte de jambes humaines. Que va-t-il se passer ?

Pas grand chose de neuf. Kâli décapite le démon, un autre surgit à côté, un autre encore. Ce n’est pas suffisant. Alors, pour le dernier acte, Kâli a une idée. Elle fait naître deux autres Kâli et d’une main, elle se coupe la tête. De l’autre main, elle recueille sur sa paume sa propre tête coupée dont la bouche ouverte boit le sang qui jaillit. Oui, je sais, on a du mal à se représenter une fille décapitée dont la bouche, appuyée sur la paume de sa main, boit son propre sang. Et le reste du sang ? Les deux Kâli annexes s’en abreuvent. Kâli a trouvé la recette.

Elle change de nom, s’appelle Chinnamasta, et se met en devoir de se trancher la tête non pas une fois, mais plusieurs fois.

 

Se décapitant à mesure qu’elle fait naître des avatars d’elle-même, elle ouvre autant de bouches que nécessaires pour avaler tout le sang du démon-buffle. C’est fini. La transe s’achève.

Car la colère de Kâli était bel et bien une transe, hérissant les cheveux, et étirant la langue. La langue exagérément longue est un truc des yogis qui, peu à peu, chaque jour, se tranchent le frein, ce petit muscle qui relie la langue à la bouche, jusqu’à ce que la langue puisse toucher le bout du nez. Pourquoi ? Pour se suicider en s’étouffant. Quoi, il y aurait de la pulsion de mort là-dedans ? Oh oui ! La preuve, c’est que Kâli à la tête coupée piétine dans sa fureur un couple en plein accouplement : c’est le dieu de l’amour, Kama, et son épouse Rati. Eros et Thanatos, aurait dit Sigmund Freud.

Ce n’est déjà pas mal, mais il y a encore mieux. Avant de se transformer en Chinnamasta la victorieuse, Kâli piétine le corps très blanc d’un dieu. C’est Shiva, l’un de ses grand-pères. Comment fait cette fille en transe pour piétiner ainsi le plus puissant des dieux ? Eh bien, il paraît qu’elle ne l’a pas fait exprès et que, dans sa colère, elle n’a pas vu le corps qu’elle piétinait. De honte, elle aurait tiré sa longue langue de yogini, féminin de yogi. C’est une histoire sympathique, mais je ne vois pas comment une fille en colère aurait pu éprouver la honte au lieu de s’occuper vite fait du démon-buffle.

Les commentaires sont fermés.